LE DAUPHINÉ LIBÉRÉ, 08.06.2006

Alain Prost:
"Le vélo, un style de vie"



Par Yves PERRET

Alain Prost aime le cyclisme. Celui des pros et celui des pratiquants anonymes, dont il fait partie avec dévotion. Son discours est celui de la passion, forte et sans retenue, pour une discipline dans laquelle il s'est immergé avec cette minutie qui a fait de lui le "Professeur". Invité par l'équipe Caisse d'Épargne à suivre l'étape du Ventoux, il a rendu pour nous un hommage à son sport favori.

Alain Prost, comment vous est venu votre passion pour le cyclisme?
En 1992, lorsque j'ai pris mon année sabbatique en Formule 1, je m'entraînais très dur physiquement. J'avais des problèmes de genoux et je me suis mis au vélo sur les conseils de mon kiné-ostéopathe et ša a été un déclic. En même temps, l'Étape du Tour a été créée en 1993 et c'est devenu pour moi un objectif d'y participer sans savoir ce que c'était. J'ai même pris des risques car en 93, je suis revenu en Formule 1, j'étais en tête du championnat du monde et j'ai malgré tout disputé l'Étape du Tour et j'ai pris des risques. Je me souviens notamment de la descente de l'Aubisque sous la pluie, avec un gars qui est parti en luge devant moi. J'ai découvert le vélo et les cyclos et, depuis, c'est devenu une passion, une manière de rester en forme, de m'entraîner en disputant quelques cyclos. C'est un sport fabuleux. La pratique du vélo, c'est un style de vie.

Vous parlez de déclic. Pensez-vous à une chose plus particulière qui vous a séduit?
J'ai toujours fait beaucoup de sport et chaque fois que je revenais de l'entraînement, j'étais cassé. Avec l'âge, cela devenait de plus en plus traumatisant. En vélo, ce n'est que de la bonne fatigue. On ne se fait jamais mal même si j'ai toujours une petite faiblesse à un genou qui me handicape mais ce n'est pas à cause du vélo. J'ai trouvé cela fabuleux. En 1993, revenir en F1 à 37 ans n'était pas facile. Le vélo m'a beaucoup aidé et beaucoup appris. La Formule 1 et le cyclisme sont des efforts différents. Quand on monte un col, c'est long, éprouvant, cela demande de la concentration. En 1993, on avait des autos difficiles, avec les suspensions actives et quelques innovations techniques, et je me suis trouvé une ou deux fois dans des situations physiquement difficiles où le côté mental du vélo m'a aidé. A Barcelone, en 1993, j'ai gagné le Grand Prix mais j'avais eu un problème technique et j'ai fini épuisé. Penser à l'effort dans un col, quand il reste cinq cents mètres, deux cents mètres, cents mètres et qu'il faut garder le même rythme m'a beaucoup aidé.

Au niveau des sensations, de la décharge d'adrénaline, peut-on comparer le coureur qui grimpe un grand col et le pilote au départ d'un Grand Prix?
Oui. Dans tous les sports, il y a la tension nerveuse, le stress, la montée d'adrénaline qui sont nécessaires, obligatoires et insurmontables. L'important, c'est de ne pas se laisser submerger. Un peu, c'est bénéfique. Trop, on perd ses capacités. Dans le vélo ou l'automobile, on est confronté à ce type de situation.

Quel type de cycliste êtes vous?
Plutôt grimpeur. J'ai beaucoup progressé sur le plat car je manquais de puissance. Mais en progressant et au fil du temps, j'ai perdu un peu en montagne. Je suis grimpeur parce que c'est ce que je préfère. Le vrai plaisir, pour moi, c'est de monter des cols. Que ce soit dans les cyclos ou tout seul.

Quel est votre col favori?
Je n'en ai pas vraiment mais si j'ai choisi de suivre cette étape du Ventoux, c'est parce que pour moi c'est une référence. Je viens souvent dans la région et je l'ai monté une trentaine de fois, par les trois côtés. Par Sault, je ne l'ai escaladé qu'une fois ou deux parce que ce n'est pas le même effort. J'y suis même allé parfois pour faire un chrono. Je comprends très bien les coureurs lorsqu'ils disent qu'ils l'abordent avec humilité car c'est une montagne spéciale. C'est un peu austère parfois. Je l'ai monté en hiver, avec du vent, mais cela reste magique. Quand on arrive là haut, même si on l'a monté souvent, on peut avoir des écarts avec son temps habituel énormes.

Quel est votre record dans le Ventoux?
Une heure vingt-trois par Bédoin.

Quel est le moment clé de son ascension?
Tout dépend déjà si on est en groupe ou tout seul. Il y en a deux. Quand on le monte par Bédoin, il y a, après le virage à gauche, la première rampe. On voit comment on est. On sait ce qui va se passer. Et après le Chalet Reynard, c'est la possibilité ou non d'accélérer. Mais dans le Ventoux, chaque centaine de mètres est important. Il ne faut pas oublier l'importance du vent. Je l'ai monté un jour où il faisait 28 degrés en bas et, au sommet, il faisait zéro. Il n'y a qu'au Ventoux que l'on voit cela.

Etes vous aussi amoureux de la mécanique en ce qui concerne le vélo?
Oui. Beaucoup trop. Cela me passionne tellement que j'ai plusieurs vélos et que je n'arrête pas de réfléchir à mon vélo, à ma position, à ce que je peux améliorer. En fin de compte, je me rends compte que parfois, en modifiant des données, on se retrouve moins bien et on peut même se blesser.

Quel est votre but lorsque vous vous alignez dans une cyclosportive. Une recherche personnelle ou le "match" avec les autres?
C'est le bon côté de la cyclo. A part ceux qui viennent pour gagner, on se fixe un éventuel objectif. Quand je fais l'étape du Tour, je veux terminer dans les 200 premiers. J'y suis pratiquement toujours arrivé avec comme meilleur résultat une place de 29e au Puy en 96 et, à l'exception d'une année où j'ai abandonné à cause de mon genou, je m'y suis toujours tenu. Cette année, si j'arrive à m'entraîner un peu avant. En même temps, il y a une philosophie de compétition qui est plaisante. L'objectif, c'est de finir en étant bien. Défait psychologiquement sans être physiquement "à la ramasse". Cela reste un but car, sans les cyclos, au lieu de faire 7 à 8000 kilomètres par an, je n'en ferais peut-être que 1000. J'ai besoin d'un challenge.

Vous seriez-vous senti dans la peau d'un coureur professionnel?
Oui mais alors leader. Équipier, cela ne doit pas être facile. Pour moi, c'est le sport le plus dur. On devrait un peu moins l'attaquer, regarder ce qui se passe ailleurs. J'ai beaucoup de respect pour tous les coureurs.

Avez-vous des souvenirs de spectateurs?
Je suivais beaucoup le Tour à l'époque de Merckx, d'Ocana et Poulidor. Mais j'ai beaucoup aimé l'époque de Bernard Hinault. Il représente le vrai champion avec le côté raleur et mauvais caractère qui fait l'idole capable de s'attaquer à tout un peloton. C'est vraiment un champion que j'adorais.

Et aujourd'hui?
J'aime bien Valverde.

Yves PERRET



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